Eugène Charier, sa vie, son oeuvre

Sa vie : Eugène CHARIER, l’un des derniers écrivains du parler vendéen, naquit à Saint-Michel- -Mont-Mercure le 23 août 1883. Il perdit, tout enfant, sa mère dans un accident, évènement qui devait marquer toute sa vie. Il grandit et fit ses premières études au village des Roches, du  Boupère, village qui devait par la suite rester son lieu de prédilection.

Ses études terminées il partit en Angleterre puis en Allemagne perfectionner sa connaissance des langues étrangères. Interprète dans la Compagnie des Wagonslits, parlant neuf langues, dont le Grec ancien et le latin, il parcourut l’Europe, la Turquie, l’Afrique du Nord. Après la guerre de 1914-1918 qu’il vécut comme artilleur, il devint instituteur à Avrillé, la Châtaigneraie et Mortagne-sur-Sèvre. Il devait disparaîre à l’âge de 77 ans à Fresne- sur-Loire .

Préface de la réédition 1979 ( ?) par Valentin ROUSSIERE.

Eugène CHARIER, si authentique...


Les Fables d’Eugène CHARIER, (Genne Charé) du Boupére sont parues. L’ouvrage rassemble non seulement celles qu’il avait publiées en 1929 chez Lussault de Fontenay, mais d’autres, éparses dans des revues ou plaquettes imprimées chez Farré et Freulon à Cholet et collectionnées avec amour par des amis.

L’authenticité marque cet écrivain, né le 23 août 1883 à Saint-Michel-Mont-Mercure et retiré aux Roches du Boupère avant d’aller mourir dans une maison de retraite à Fresne-sur-Loire le vendredi 8 juillet 1960. C’est dans la dernière "ouche" des hommes, au Boupère qu’il repose après la cérémonie célébrée en cette église fortifiée qui garde une seule soeur en architecture à Thor, sur la Sorgue, au pays de Pétrarque.

La cérémonie n’avait pas attiré la foule, qu’un prêtre ému étonna par des révélations inconnues. Formé aux humanités pas ses professeurs du Petit Séminaire de Chavagnes-en-Paillers, il s’était loué dans les moissons pendant les vacances pour éditer des vers, puis avait parcouru toute l’Europe comme interprète à la Compagnie des wagons-lits en y parlant neuf langues ; il avait dirigé les écoles libres de la Châtaigneraie et de Mortagne quand la retraite était venue.

Le pays vrai reste toujours celui de l’adolescence : il en a conté l’humanisme paysan à maintes reprises. Plus heureux que Joachim du Bellay, il a pu y reposer, dans la paix de ses longs voyages. Sa traduction du sonnet, cher à l’écrivain de la Pléiade, tué par la nostalgie romaine de son Liré sur la Loire, rend les joies et les peines que sa mère aurait exprimées si elle avait pu lire "Heureux qui comme Ulysse a fait un beau voyage " En lui, aucun intellectualisme, ni aucun esprit d’enquête scientifique pour reconstituer cet humanisme rural : un enquêteur - et Dieu sait qu’il n’en manque pas peut juxtaposer des mots. Eugène CHARIER, seul, pouvait penser comme ces populations qui. se composaient le bonheur avec le monde à leur portée : un exploitant agricole entendait et voyait dans la campagne un dieu en chaque arbre ; dans les travaux et les jours, il n’interprétait pas le pays comme le "baigneur" (devenu " l’estivant " et le " touriste ") qui ne subit pas les dures contraintes de l’hiver et des champs.

Avant les routes et la télévision, le pays profond ne se plaquait pas sur cet humanisme et osait décanter le snobisme avec goguenardise. Il parlait alors vraiment la même langue que RABELAIS, moine chez les Cordeliers de Fontenay, mais en contact avec les populations quatre siècles plus tôt. Cette langue semblait presque officielle puisque les rois de France, comme François 1er, levaient encore le soleil de la culture à l’Ouest, où la propagande comblait dans l’opinion les vides laissés par l’expulsion des Anglais. Le dialecte roman sonnait encore comme chez les Romains.

Je croyais entendre le latin de mon université quand Eugène CHARIER, guidé par une prononciation variant selon les communes, et qui donc comme MISTRAL ne la figeait pas dans une écriture trop proche de l’accentuation, contait "le viront", le "regniront", "l’adjiront" etc... le Beurger et l’Louc laisse surtout cette impression. Il ne clamait pas son texte comme un barde inspiré ; il le récitait avec une facilité dans le ton, qui "n’écorchait pas la goule" comme chez tant de "patoisants" de la télévision - l’accent disparaissait comme en Touraine, mais avec, en plus, une nonchalance qui, pour fuir l’effort, éteignait tous les r. Par contre, il réveillait sa gorge avec force pour le tch (chi. tcheu, tchu) que seule l’habitude de l’enfance émet avec correction, label incontestable pour les origines de la personne à contrôler dans ses déclarations ; il servirait encore, comme en d’autres temps d’autres mots condamnaient ou graciaient les Français lors des vêpres siciliennes et des vêpres gantoises.

Alors, officiellement, le mépris à l’égard de la langue où leur mère leur contait son amour, traumatisait certains enfants de l’école il en accablait toute la province et ses travailleurs manuels "Tu es bête comme un sabot, tu es boit pour un paysan... " De ce temps, où l’urbain jugeait immanquablement le cultivateur comme un "beda", certains continuent encore de ressortir les plaisanteries éculées en écorchant les mots français. Ils retardent de quatre siècles, car déjà, RABELAIS habillait les désinences à la bourgeoise, montrant ainsi l’exemple à nos populations qui parfois parlent une langue plus châtiée que l’argot des banlieues... L’adolescence (avant la guerre de 1914) remontait dans les évocations d’Eugène CHARIER avec l’émotion d’un paradis perdu, qui ne reviendra plus, VIRGILE l’avait déjà dit mais après une réussite qui, grâce à la faveur d’Auguste, l’avait mis à l’aise.

Il y a toujours pour les souvenirs de misère, une tendresse, qui embellit tout. Ainsi, entre Mantoue et le Boupère, la même exclamation éclatait encore avec sincérité pour idéaliser la vie.- "Trop heureux les cultivateurs s’ils connaissaient leur bonheur". Aussi Eugène CHARIER traduisait la première églogue, et me la dédicaçait : "J’aurais pu suivre le texte de plus près peut-être et apporter plus de variété dans les vers, mais qu’importe ? Quoiqu’on fasse, on n’imitera jamais VIRGILE, même de loin. Pour mon compte, le plaisir que j’ai éprouvé, m’a récompensé largement de ma peine... " Trente ans ont coulé depuis cette lettre. La province a reconquis son prestige, et les paysans ne sont plus "farouches" comme dans la BRUYERE, ni "bedas" comme sous la troisième République. Cette incompréhension, qui porte une grande responsabilité dans les génocides sur les "Camisards" et les "Vendéens", ne fait plus recette. Le vent a même tourné puisque le "Cheval d’Orgueil", qui évoque avec sympathie la langue et la vie des Bigoudens, porte avec Jakez HELIAS, la signature d’un agrégé qui enseignait à l’Ecole Normale d’Instituteurs de Quimper et figure à la Ligue de l’Enseignement comme Président de la Commission Nationale de Folklore.

Oui ! les temps ont changé. Au début du siècle, le 20 septembre 1906, Georges CLEMENCEAU, Ministre de l’Intérieur, remontait singulièrement le courant quand, au Lycée de la Roche-sur-Yon, il osait proclamer l’éloge de notre parler : ... " ce que les ignorants dénomment notre patois, qu’est-ce donc sinon la belle jeunesse de la robuste et féconde langue d’oïl, la langue libératrice de " notre RABELAIS". Le reproche, qu’il avait lancé, a levé le complexe soixante-dix ans après, puisqu’au lieu de parler de "Fables en patois vendéen" l’éditeur présente, en couverture de l’ouvrage des fables en "parler" vendéen. Mais cette réédition vient-elle trop tard ? En effet, la génération actuelle ne pénètre plus dans l’affection et le chagrin par les mots aux radicaux inédits, avec lesquels, la mère d’Eugène CHARIER, penchée sur son berceau (le ber)conversait pour éveiller l’intelligence de son enfant et scruter son avenir - sans doute aussi l’instituteur qui, pour distinguer le parler de l’Etat et le parler de la famille, confrontait à la craie sur le tableau noir le mot français et le mot régional, Cet instituteur aujourd’hui ne serait guère efficace ; quant à celui qui m’a appris, par cette méthode, des secrets sur l’Orthographe, il ne reviendra plus.

Alors pourquoi rééditer ? D’abord, par reconnaissance envers une civilisation qui a respecté notre mère. Ensuite par nostalgie de l’inconscient, qui regrette toujours le paradis perdu. Enfin, contre le franglais et l’argot, pour alimenter une filière qui, avec une richesse imprévue, sonne bien notre langue avec des noms de personnes en eau et des noms de lieux en ière. Le regretté Alcide YOU de Saint-Fulgent, dans son glossaire, n’alignait-il pas douze mots pour désigner la chaleur selon l’origine qui l’émettait ? Les écrivains commencent maintenant à puiser dans ce trésor oublié pour renouveler notre langue. Le parler d’Eugène CHARIER rendra donc en core service après son passé de tendresse et de rires. Il ne ressuscitera pas une langue comme Frédéric MISTRAL en Provence pendant une période d’illusions, mais il apprendra à comprendre, et donc à ne pas mésestimer une province, où l’humanisme, en d’autres termes, ouvrait l’esprit .

Valentin ROUSSIERE

 

POSTFACE de l’auteur, tirée de l’édition précédente (1950 ? )
Ce recueil, je l’ai composé pour satisfaire à la demande d’anciens amis de collège, et aussi, au secret instinct qui m’a toujours poussé vers la poésie. Jeune encore, et incapable de rien définir, j’adorais pour ainsi dire la nature. J’aimais à courir dans les chemins creux du bocage vendéen, à escalader les vieilles murailles où les rossignols ont leurs nids, et à contempler de loin les moissonneurs liant, en les serrant du genou, les blondes gerbes du sillon.

Parfois, les matins de printemps, j’allais, mouillant mes pieds aux trèfles humides écouter la villanelle du bouvier lancée dans l’air matinal et le chuchotement des oiseaux dans les gaulis du taillis en fleurs. Plus tard, la solitude même du collège ne me fit point oublier cet amour de la campagne. Souvent, à la lecture de Virgile, mon imagination, en croupe sur un vers du poète, galopait à bride abattue dans le pays des songes ; s’arrêtant, tantôt à l’ombre d’un chêne enguirlandé de lierre, tantôt dans l’aire d’une ferme dont la fumée s’effilait comme une laine, au-dessus du toit. C’est donc dans la grande urne de la nature que j’ai puisé en partie les quelques pièces éparses dans ce recueil.

Comme l’oiseau du printemps, qu’elles s’envolent dans les âmes avides de poésie, et qu’elles éclairent d’un rayon de joie les fronts creusés par le soc du travail et de la douleur !

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